laboratoire de sociolinguistique
 


Le contact de langues en contexte social

Chercheur principal : Shana Poplack
Conseil de recherche en sciences humaines du Canada
Subvention de recherche no 410-93-0464 [1993-1996]

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Les études du contact de langues signalent souvent des changements structurels à la langue minoritaire, impliquant habituellement la perte de distinctions faites dans la langue majoritaire. La situation du français dans la région de la capitale nationale canadienne est particulièrement pertinente puisque l'on affirme souvent que cette variété est en train de se détériorer sous la pression de l'anglais. Ce genre d'affirmation se base principalement sur des observations de variabilité, là où le « standard » prescrit l'invariance. Par exemple, dans des contextes « exigeant » le subjonctif, tel qu'après le verbe falloir, tel qu'illustré en (1) tant le subjonctif (S) comme l'indicatif (I) peuvent se produire.

(1) Fallait qu'elle répond (I) "oui, tu peux faire trois pas de géant." Fallait qu'elle réponde (S) en phrase complète. (OH/025/2186)

De tels cas sont-ils dûs au contact avec l'anglais ou plutôt à l'évolution interne du français? Cette question dicte notre programme de recherche. Notre analyse dépend de l'étude systématique du discours spontané, et emploie une méthodologie empirique et une approche largement comparative. Si l'influence de la langue majoritaire peut être éliminée comme facteur explicatif, la source de la variation doit être indépendante de la situation de contact.

La rivière des Outaouais constitue une frontière à la fois provinciale, géographique et linguistique; Ottawa-Hull est donc un exemple type du scénario classique qui favorise l'emprunt structurel. Ce genre d'emprunt a-t-il eu lieu? Nous cherchons à répondre à cette question à travers une analyse du Corpus du français parlé à Ottawa-Hull (Poplack 1989), un vaste recueil de discours bilingue spontané. Malgré de nombreuses alternances de codes et emprunts lexicaux dans ce parler, l'analyse n'a révélé aucun remplacement des structures françaises par des mécanismes de type anglais. Cette affirmation s'illustre par la variabilité dans l'expression de l'irréalis (subjonctif, futur, conditionnel) en français, un domaine qui se prête bien à l'examen des mécanismes du changement induit par le contact. Notre étude du subjonctif, qui est réputé être en voie de disparition en français canadien, n'a révélé aucune évidence de changement. Le système de référence temporelle future, également qualifié comme simplifié sous l'influence de l'anglais, est lui, par contre, en train de subir un changement vigoureux. Lieu de concurrence entre les formes périphrastique (FP), fléchie (FF) et du présent (P) illustrées en (2) à (4), le FP a remplacé le FF dans presque tous les contextes.

(2) Il va dire "bien demain, tu vas aller (FP) au bingo, tu vas gagner (FP). " (OH/065/2301)

(3) Tu vois, j'ai dit, "laisse faire, on ira (FF) à messe demain matin." (OH/070/686)

(4) Il dit, "j'y vas (P) demain matin chez vous." (OH/119/861)

Comme pour le subjonctif, la situation présente, où FP fonctionne comme le marqueur futur par défaut alors que le FF est seulement employé dans des contextes négatifs ou dans des expressions formelles ou figées, reflète simplement des changements, en cours pour la plupart ignorés par les grammairiens, depuis des siècles.

Le gouffre entre prescription et usage n'est nulle part plus clair que dans le cas du conditionnel (COND). Son emploi dans les contextes hypothétiques irréels (illustré en (5) et (6)), où l'indicatif est prescrit dans la proposition subordonnée, est aussi impliqué dans de vigoureux changements en cours. En conséquence, la forme standard (l'indicatif) a presque disparu du parler des générations les plus jeunes :

(5) Si ils en feraient (COND) un peu plus, pis les vendre moins cher, ça reviendrait à même chose. (OH/025/271)

(6) Si j'aurais resté (COND PASSÉ), au couvent, je se-- j'aurais fini, je serais vétérinaire aujourd'hui. (OH/015/5)

Encore une fois, ce changement est largement motivé par des facteurs internes, soit la concordance des temps entre propositions, qui constituait la norme jusqu'au 16e siècle, quand François de Malherbe a (inexplicablement) recommandé qu'on l'évite. Quatre siècles d'exhortations prescriptives de la part de grammairiens et enseignants n'ont pas encore réussi à imposer l'indicatif (standard) dans ce contexte!

Ces faits mettent au défi toute explication basée sur le contact. Plutôt, les prétendues différences entre le français « standard » et le français d'Ottawa-Hull (parmi d'autres variétés de français canadien) sont à situer dans le français devrait être parlé entre les idéologies prescriptives qui dictent comment on devrait parler français et les réalités de comment il est effectivement parlé dans un contexte social et linguistique donné.

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